• En Bolivie, les magistrats du Tribunal suprême débattent en ce moment même d'une possible dépénalisation de l'avortement. Dans cet État d'Amérique latine où la pratique est passible de trois ans de prison depuis 1972, la plus haute juridiction du pays étudie un recours déposé par une députée d'origine indigène, Patricia Mancilla, pour légaliser l'interruption volontaire de grossesse.

    Pour demander ce changement radical, la parlementaire invoque la nouvelle constitution votée dans la foulée de l'élection d'Evo Morales, en 2006. Adoptée en 2009, la nouvelle loi fondamentale, en plus de reconnaître pour la première fois les communautés indigènes, interdit les discriminations sexuelles, et reconnaît de fait dans l'un de ses paragraphes la « santé reproductive et sexuelle » des femmes. Bien que la constitution ait été adoptée en 2009, il reste encore beaucoup à faire pour adapter les lois plus anciennes au nouveau texte, notamment pour le code pénal, vieux de 41 ans. Dans ce dernier se trouve notamment l'article 263 qui criminalise l'avortement. Selon un autre article de ce code, un homme voit sa peine de prison divisée par deux s'il a commis un crime pour défendre l'honneur d'une femme. Et d'après un autre passage, un violeur peut échapper à la prison s'il épouse sa victime. C'est contre ces passages du code pénal, douze au total, que Patricia Mancilla a déposé un recours devant le Tribunal suprême, au motif qu'ils étaient désormais inconstitutionnels. Si sa demande aboutit, elle pourrait avoir un impact considérable pour la vie de l'ensemble des femmes en Bolivie.

    La nouvelle Constitution adoptée grâce au président Evo Morales garantit la santé reproductive des femmes et pourrait permettre de légaliser l'avortement. 

    La bataille juridique intervient dans un contexte particulier, après qu'un fait divers a défrayé la chronique l'année dernière. Le 30 janvier 2012, une jeune femme indigène de 27 ans était arrêtée dans son lit d'hôpital et emprisonnée alors qu'elle était enceinte de six mois. Helena - le prénom a été changé - avait été dénoncée par un médecin auprès de qui elle cherchait un traitement d'urgence pour interrompre une grossesse en cas de complications. Elle a aussitôt été inculpée pour avortement illégal. Dans un pays où la violence sexuelle est endémique - 7 femmes sur 10 en sont victimes - Helena était tombée enceinte à la suite d'un viol et « ne voulait pas d'un enfant sans père ». Après avoir avorté et passé une semaine à l'hôpital, elle a été transférée à la « ville-prison » de Palmasola, qui compte 3.000 détenus.

    Dans le district de Santa Cruz d'où elle était originaire, seuls 80 avortements illégaux ont été recensés depuis 2008 - mais aucun ne s'est traduit par une condamnation. Dans la plupart des cas, soit la justice, soit la police ont préféré abandonner les charges. Au terme d'un procès sans juge, sans avocat, et marqué par des reports constants, Helena a été condamnée à deux ans de prison. Elle a pu obtenir une remise de peine et sortir en octobre dernier. Légalement, Helena aurait pu obtenir un avortement thérapeutique. Mais pour cela, il aurait d'abord fallu qu'elle porte plainte pour viol au commissariat de police et ensuite qu'elle en fasse la demande auprès d'un juge. Même de cette manière, elle n'était pas sûre de l'obtenir : depuis 2006, il n'y a eu qu'un seul avortement légal dans tout le pays.

    La Bolivie connaît l'un des taux d'avortement les plus élevés du continent américain, avec les îles de Haïti et Cuba, même si dans ces derniers pays, la pratique est légale depuis plusieurs décennies. Chaque année, entre 40.000 et 80.000 femmes avortent dans le pays, soit 115 avortements par jour. On estime que trois Boliviennes sur cinq auront recours à un avortement au cours de leur vie. La Bolivie partage aussi avec Haïti la particularité d'être le pays d'Amérique avec la plus forte mortalité maternelle : pour 100.00 naissances, 310 femmes y meurent en couche chaque année.


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